• Le courage de la nuance

    Jean Birnbaum

    • Seuil
    • 11 Mars 2021

    « Nous étouffons parmi des gens qui pensent avoir absolument raison », disait Albert Camus, et nous sommes nombreux à ressentir la même chose aujourd'hui, tant l'air devient proprement irrespirable. Les réseaux sociaux sont un théâtre d'ombres où le débat est souvent remplacé par l'invective : chacun, craignant d'y rencontrer un contradicteur, préfère traquer cent ennemis. Au-delà même de Twitter ou de Facebook, le champ intellectuel et politique se confond avec un champ de bataille où tous les coups sont permis. Partout de féroces prêcheurs préfèrent attiser les haines plutôt qu'éclairer les esprits.

    Avec ce livre, Jean Birnbaum veut apporter du réconfort à toutes les femmes, tous les hommes qui refusent la «brutalisation» de notre débat public et qui veulent préserver l'espace d'une discussion aussi franche qu'argumentée. Pour cela, il relit les textes de quelques intellectuels et écrivains qui ne se sont jamais contentés d'opposer l'idéologie à l'idéologie, les slogans aux slogans. Renouer avec Albert Camus, George Orwell, Hannah Arendt, Raymond Aron, Georges Bernanos, Germaine Tillion ou encore Roland Barthes, ce n'est pas seulement trouver refuge auprès de figures aimées, qui permettent de tenir bon, de se tenir bien. C'est surtout retrouver l'espoir et la capacité de proclamer ceci : dans le brouhaha des évidences, il n'y a pas plus radical que la nuance.

  • « Le croyant est le miroir du croyant », affirme le djihadiste. Par ces mots, il adresse à l'Occident un défi. Alors, faisons face. Saisissons le miroir. Observons l'image qu'il nous renvoie, nous qui sommes si réticents à dire « nous », parce que ce serait délimiter une frontière avec « eux ». Mais le djihadiste nous y contraint. Il dévoile l'arrogance qui nous désarme : nous sommes convaincus d'être le centre du monde, le seul avenir possible, l'unique culture désirable.

    Or le djihadisme sème le doute. Sa puissance de séduction révèle la fragilité de « notre » universalisme. Nous voici donc obligés d'envisager autrement les rapports de force passés (l'histoire des colonialismes) et présents (depuis l'affaire Rushdie jusqu'à Charlie). Nous voici également contraints de porter un regard neuf sur la conquête des libertés qui distinguent l'Europe comme civilisation.

    Au miroir du djihadisme, cette croyance conquérante, nous découvrons ce qu'est devenue la nôtre : la religion des faibles.

  • Alors que la religion redevient partout une force politique, la gauche semble désarmée pour affronter ce retour de flamme. C'est qu'à ses yeux, le plus souvent, la religion ne représente qu'un simple symptôme social, une illusion qui appartient au passé.

    Incapable de prendre la croyance au sérieux, comment la gauche comprendrait-elle l'explosion du fondamentalisme ? Comment pourrait-elle admettre que le djihadisme soit aujourd'hui la seule cause pour laquelle des milliers de jeunes Européens sont prêts à aller mourir loin de chez eux ? Et comment accepterait-elle que ces jeunes sont loin d'être tous des déshérités ?

    Là où il y a de la religion, la gauche ne voit pas trace de politique. Dès qu'il est question de politique, elle évacue la religion. Bref, elle n'envisage plus la possibilité de cette puissance qui domina si longtemps l'Occident et que le philosophe Michel Foucault nommait la « politique spirituelle ». Voilà pourquoi, quand des tueurs invoquent Allah pour semer la terreur en plein Paris, le président socialiste de la France martèle que ces attentats n'ont « rien à voir » avec l'islam.

    Éclairant quelques épisodes-clefs de cet aveuglement (de la guerre d'Algérie à l'offensive de Daech en passant par la révolution islamique d'Iran), ce livre analyse, de façon vivante et remarquablement documentée, le sens d'un silence qu'il est urgent de briser.

  • Au début, on pouvait croire à une mode passagère. Et puis la vogue est devenue lame de fond : aujourd'hui, l'amour de la philosophie constitue une passion partagée. Comme si notre société renouait avec une promesse des Lumières, que Diderot résumait ainsi : « Hâtons- nous de rendre la philosophie populaire ! » On lira ici une réflexion critique puisque l'espérance de la « philo pour tous » menace sans cesse de nourrir le marketing démagogique du « développement personnel ».
    Une réflexion politique attentive au genre, car bien que la pensée n'ait pas de sexe, le masculine l'emporte dans l'image commune que l'on se fait du « philosophe ».
    Une réflexion pédagogique et paradoxale : si philosopher c'est « penser par soi-même », ce geste autonome peut-il s'en remettre à une parole enseignante ? En France, le pays de Voltaire et de Sartre, celui de la philo en terminale aussi, nous sommes nombreux à répondre positivement, et à garder en tête la voix de l'enseignant(e) qui nous a ouvert l'esprit en nous mettant dans les pas d'Aristote ou de Pascal.
    Une réflexion historique et culturelle, enfin : alors que maints penseurs classiques ont affirmé que la philosophie ne se rencontre « que chez les Grecs », selon la célèbre formule de Hegel, il faut se demander ce qu'il en est de la philosophie ailleurs qu'en Occident, par exemple en Afrique, en Chine ou en Iran.
    La pratique de la philosophie nous amène à défaire nos certitudes et à nous bricoler une éthique en actes, qui nous permet de tenir bon, de nous tenir bien : apprendre à philosopher, c'est apprendre à être libre. En ces temps de désarroi et parfois de terreur, voilà une urgence collective, un impératif pour tous.

  • Parce qu'on l'associe spontanément, aujourd'hui, à une série d'inquiétudes portant sur la culture, les traditions, les manières de vivre, et parce qu'elle peut nourrir une rhétorique d'exclusion, voire de violente intolérance, la notion d'identité est parfois réduite à ses enjeux les plus périlleux. Or elle dépasse de loin ces seuls débats. Avant même de toucher à la politique, la question de l'identité s'impose à tout individu conscient, sous la forme de ce mystère que Francis Wolff résumait ainsi : « Je suis toujours le même comme une chose et pourtant je suis, comme les événements, cause de certains événements, mes actes. Je change sans cesse et pourtant je suis toujours celui que j'ai toujours été. Mystère de l'identité : qui suis-je ? » Cette interrogation, qui engage la façon dont une vie peut faire continuité, concerne chacune et chacun. Evacuer « l'identité », en faire un mot maudit, un mot moisi, sous prétexte qu'il provoquerait une dérive « essentialiste », ce serait passer à côté de l'essentiel. Ce serait ignorer que, pour déconstruire l'identité, il faut d'abord en affirmer l'épaisseur humaine, et même, peut-être, en revendiquer la puissance émancipatrice.

  • En cette fin de xviiie siècle, les Lumières à la française magnifient l'idée de régénération. En s'en emparant, l'utopie révolutionnaire a voulu rejeter les valeurs anachroniques du passé. Or, cette aspiration à l'invention d'un homme nouveau tourné vers la Raison trouve une de ses premières formulations dans le fameux Essai sur la régénération physique morale et politique des Juifs de l'abbé Grégoire, rédigé à l'occasion du concours de l'Académie de Metz, en 1787. Grégoire, favorable à l'émancipation des Juifs, soutient que celle-ci doit passer par l'oubli des rêveries talmudiques et des traditions qu'il juge burlesques. Au même moment, rien de tel n'est exigé des protestants par les philosophes qui défendent leur pleine entrée dans la cité ni des Noirs des colonies pour lesquels ils réclament la fin de l'esclavage.

    Ce concours marque donc un moment unique dans l'histoire de la France moderne. Pourtant, à l'exception du texte publié de l'abbé Grégoire, sans cesse lu et commenté, on ignorait presque toutdes manuscrits déposés par les autres candidats, et même de la première version de celui de Grégoire. Pierre Birnbaum a eu l'idée de les rechercher aux archives de Metz et de Nancy. Les voici enfin publiés dans leur intégralité.

    Leur mise au jour et leur comparaison systématique dans le présent ouvrage opèrent comme un révélateur : la question de l'entrée dans l'espace public des Juifs apparaît comme le symbole d'une difficile relation entre citoyenneté et pluralisme culturel, qui hante jusqu'à nos jours la société française.

  • Auteur réputé, tant pour son oeuvre considérable de sociologie politique (sociologie de l'État, étude sur l'imaginaire politique moderne, etc.) que sur l'histoire des Juifs de France (en particulier l'Affaire Dreyfus), Pierre Birnbaum est un acteur important du monde intellectuel français. Le livre commence par un rappel biographique : la double origine juive de Pierre Birnbaum et sa naissance à Lourdes, en 1940, alors que ses parents fuient les persécutions. Mis à l'abri dans les Pyrénées, il garde de cette époque une psychologie d'enfant caché. C'est ainsi qu'il interprète son souci d'affiliation à une collectivité, en l'occurrence son adhésion à l'État. Après Sciences Po, et quelques voyages (notamment à Cuba), il s'oriente vers la sociologie politique. Son intérêt pour la double question de la citoyenneté et du nationalisme, conjugué à celui pour l'État et les élites orientent ses recherches vers l'histoire du modèle français par rapport aux Juifs.

    Un livre très stimulant, rendu vivant par la complicité intellectuelle qui unit les trois auteurs. Les rappels biographiques montrent toute l'incarnation d'un chercheur. On suit le fil d'une carrière, le déploiement d'une pensée, on mesure l'importance des rencontres, notamment avec Raymond Aron, et des lectures qui ont nourri Pierre Birnbaum, on entre dans le détail des doctrines, qui sont mises à la portée du non-spécialiste. La sociologie politique de Pierre Birnbaum devient accessible et le lecteur apprend à chaque page.

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