Seuil

  • C'est durant la réception internationale de La Plus Précieuse des marchandises que Jean-Claude Grumberg perd Jacqueline son épouse.
    Depuis, jour et nuit, il tente de lui dire tout ce qu'il n'a pas pu ou pas osé lui dire. Sans se protéger, ni rejeter ce qu'il ne peut ni ne veut comprendre, il dialogue avec la disparue.
    Incrédulité, révolte, colère se succèdent. Dans ses propos en cascades, réels ou imaginaires, qui évoquent la vie de tous les jours, Grumberg refuse de se raisonner, de brider son deuil. Les jeux de mots, l'humour, l'ironie, l'autodérision n'y changent rien.
    Dans ce livre, où alternent trivialité et gravité, entre clichés et souvenirs, l'auteur dit la difficulté d'exprimer ce qu'il ressent.
    Jean-Claude Grumberg fait son livre « pour et avec » Jacqueline, exaltant l'amour et l'intimité de la vie d'un couple uni pendant soixante ans.

  • Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron.
    Non non non non, rassurez-vous, ce n'est pas Le Petit Poucet ! Pas du tout. Moi-même, tout comme vous, je déteste cette histoire ridicule. Où et quand a-t-on vu des parents abandonner leurs enfants faute de pouvoir les nourrir ? Allons...
    Dans ce grand bois donc, régnaient grande faim et grand froid. Surtout en hiver. En été une chaleur accablante s'abattait sur ce bois et chassait le grand froid. La faim, elle, par contre, était constante, surtout en ces temps où sévissait, autour de ce bois, la guerre mondiale.
    La guerre mondiale, oui oui oui oui oui.

    J.-Cl. G.

  • Dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011, Laëtitia Perrais a été enlevée à 50 mètres de chez elle, avant d'être poignardée et étranglée. Il a fallu des semaines pour retrouver son corps. Elle avait 18 ans.Ce fait divers s'est transformé en affaire d'État : Nicolas Sarkozy, alors président de la République, a reproché aux juges de ne pas avoir assuré le suivi du « présumé coupable », précipitant 8 000 magistrats dans la rue, en février 2011. Mais Laëtitia Perrais n'est pas un fait divers. Comment peut-on réduire la vie de quelqu'un à sa mort, au crime qui l'a emporté ? Pendant deux ans, Ivan Jablonka a rencontré les proches de la jeune fille, sa soeur jumelle, ses parents, ses amis, les responsables des services sociaux, ainsi que l'ensemble des acteurs de l'enquête, gendarmes, juges d'instruction, procureurs, avocats et journalistes, avant d'assister au procès du meurtrier, en octobre 2015. De cette manière, Ivan Jablonka a pu reconstituer l'histoire de Laëtitia. Il a étudié le fait divers comme un objet d'histoire, et la vie de Laëtitia comme un fait social. Car, dès sa plus jeune enfance, Laëtitia a été maltraitée, accoutumée à vivre dans la peur, et ce parcours de violences éclaire à la fois sa fin tragique et notre société tout entière : un monde où les femmes se font harceler, frapper, violer, tuer.

  • Dieu, Kyrios, Deus, Notre Père, Iahvé, Elohim, Adonaï, Jésus ou Allah ont indéniablement un « air de famille ». Cela ne veut pas dire qu'on puisse les traduire les uns dans les autres sans précaution ni qu'ils soient identiques comme le laissent entendre un peu vite ceux qui prônent la notion de « religions abrahamiques ». Il n'en demeure pas moins que ces trois religions se réfèrent à des Révélations. Elles nous recommandent de croire que Dieu s'est révélé lui-même, de diverses manières selon qu'on soit juif, chrétien ou musulman.
    Philippe Borgeaud insiste sur un point névralgique : pour l'historien ou l'anthropologue, l'islam, le christianisme, le judaïsme, le bouddhisme, l'animisme ou l'hindouisme n'existent pas en tant que tels, pas plus que les dieux auxquels on les associe. Il n'y a de religion que dans les paroles, les sentiments et les actes de ceux qui s'en proclament les acteurs ou les adversaires. Pour saisir cette divergence fondamentale, entre le sens commun et l'observation des sciences humaines, comparer les croyances entre elles est indispensable.
    Tout en interrogeant notre présent, posant la question de savoir si on peut encore « afficher de l'incroyance », Borgeaud analyse les systèmes de pensée religieuse. Dans ce livre, il nous propose de repenser les mythes et les récits fondateurs qui ont contribué à transformer des pratiques et des croyances ancestrales en « religions » modernes.

  • À l'heure où nous achevons ces lignes, la pandémie qui ravage le monde nous rappelle, si besoin était, deux puissantes réalités auxquelles les Anciens avaient prêté toute leur attention au point d'en faire des piliers de leur sagesse : pas plus que la maladie n'affecte le corps seul, mais touche à l'être tout entier, aux sentiments, aux relations humaines, aux institutions, à la politique, la médecine ne se limite aux seuls faits du corps : c'est, elle aussi, une discipline du sens et il ne fait aucun doute que la même actualité nous enjoint à comprendre cette formule dans sa double acception. C'est une discipline qui doit considérer le sens et doit y ramener quand tout rend fou. Jean Starobinski pratiqua et étudia la médecine comme une discipline du sens.
    Le corps a-t-il une histoire ? Madame Bovary avait-elle de la fièvre ? Pourquoi Molière se moque-t-il des médecins ? Les psychiatres soviétiques ont-ils révolutionné l'approche des maladies nerveuses ? Et encore : d'où vient la semence ? Le stress est-il une maladie ? Telles sont quelques-unes des questions étonnantes que Jean Starobinski affronte dans ses enquêtes d'histoire de la médecine. L'historien se penche sur les disciplines qui ont tenté de cerner les « raisons du corps » : il y a le corps des médecins, celui des philosophes, celui des écrivains, celui des peintres. Tous ces régimes de rationalité contribuent à la connaissance du corps qui ne cesse de déborder la raison et de s'y dérober. Le corps a ses raisons.

  • Ni thèse, ni synthèse, ce livre peut être lu comme l'aboutissement d'une longue recherche : une réflexion sur l'histoire, sur les périodes de l'histoire occidentale.
    Si l'histoire, comme le temps qui est sa matière, apparaît d'abord comme continue, les spécialistes se sont cependant depuis longtemps demandé s'il ne fallait pas repérer et définir les changements en découpant, dans cette continuité, des sections que l'on a d'abord appelées les « âges » puis les « périodes » de l'histoire.
    Écrit en 2013, à l'heure où les effets quotidiens de la « mondialisation » sont de plus en plus tangibles, l'historien interroge ici les diverses manières de concevoir les périodisations dans l'histoire : les continuités, les ruptures, les manières de repenser la mémoire de l'histoire. Le problème reste en effet de savoir si l'histoire est une et continue ou sectionnée en compartiments ?
    Traitant du problème général du passage d'une période à l'autre, Jacques Le Goff examine un cas particulier : la prétendue nouveauté de la « Renaissance », sa « centralité » et son rapport au Moyen Âge. L'ouvrage met ainsi en évidence les caractéristiques majeures d'un long Moyen Âge occidental qui pourrait aller de l'Antiquité tardive (du IIIe au VIIe siècle) jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, incitant à renouveler notre vision historique, souvent trop étriquée, de ce Moyen Âge auquel l'auteur a consacré avec passion sa vie de chercheur.

  • " À la fin d'une période où j'ai été médecin (1957-1968) à l'hôpital psychiatrique de Cery, près de Lausanne, il m'avait semblé opportun de jeter un regard sur l'histoire millénaire de la mélancolie et de ses traitements. L'ère des nouvelles thérapeutiques médicamenteuses venait de s'ouvrir.Après une licence ès lettres classiques à l'université de Genève, j'avais entrepris en 1942 des études conduisant au diplôme de médecin.La double activité médicale et littéraire se prolongea au cours des années 1953-1956 passées à l'Université Johns Hopkins de Baltimore.Je relate ces diverses étapes de mes jeunes années pour dissiper un malentendu. Je suis souvent considéré comme un médecin défroqué, passé à la critique et à l'histoire littéraires. À la vérité, mes travaux furent entremêlés. L'enseignement d'histoire des idées qui me fut confié à Genève en 1958 s'est poursuivi de façon ininterrompue sur des sujets qui touchaient à l'histoire de la médecine, et plus particulièrement de la psychopathologie. "Ce livre reprend la thèse de Jean Starobinski, merveilleux texte d'histoire de la littérature, et propose d'éclairer les figures prises par la mélancolie au cours des siècles, les formes dans lesquelles la souffrance psychique a été interprétée. Elle fut liée à d'anciens mythes, à toute une imagination matérielle (la bile noire, sèche et froide), à la spéculation astrologique, à divers systèmes médicaux qui ont laissé jusqu'aujourd'hui d'innombrables traces dans les littératures et les arts.

  • « Quel âge avez-vous ? » La question de l'âge est une expérience humaine essentielle, le lieu de rencontre, entre soi et les autres, commun à toutes les cultures, un lieu complexe et contradictoire dans lequel chacun d'entre nous pourrait, s'il en avait la patience et le courage, prendre la mesure des demi-mensonges et des demi-vérités dont sa vie est encombrée. Chacun est ainsi amené un jour ou l'autre à s'interroger sur son âge, d'un point de vue ou d'un autre, et à devenir ainsi l'ethnologue de sa propre vie.
    Partant de l'expérience vécue d'un anthropologue habitué à ne pas dissocier le regard qu'il porte sur les autres de celui qu'il porte sur lui, ce livre n'est pas un journal, encore moins une confession. Marc Augé expose dans cet essai la conclusion d'une longue et involontaire enquête, qui confirmera l'intuition de ceux qui s'en doutaient déjà, mais en surprendra d'autres parce qu'elle prend à rebours les lieux communs de la sagesse populaire (« Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait... ») : la vieillesse n'existe pas.
    L'anthropologue parle ici de l'âge plus que de la vieillesse. Il faut, selon lui, savoir « faire son âge » (ne pas le refuser) et le « défaire » (ne pas s'aliéner aux représentations qui lui sont associées).

  • Noël 1951. Nous sommes le dimanche 23 décembre à Dijon. Sur le parvis de la cathédrale on brûle un Père Noël. De cette scène, qui cristallise la résistance des autorités catholiques de l'après-guerre à un rituel païen venu d'outre-Atlantique, on peut voir aujourd'hui les photographies sur internet.

    Claude Lévi-Strauss découvre ce fait divers dans la presse et s'en empare pour écrire un texte devenu depuis un classique. Plus de soixante ans après sa parution en 1952 dans la revue Les Temps Modernes, les lecteurs pourront découvrir le regard singulier du célèbre anthropologue sur un rituel récent en Occident dont l'ampleur n'a cessé de croître, tandis qu'Halloween aussi évoqué ici a traversé l'Atlantique à son tour.

  • Au milieu du XVIIe siècle, dans un monde germanique déchiré par les guerres et les luttes religieuses, Johannes Scheffler, un jeune protestant lecteur des mystiques médiévaux et modernes, de maître Eckhart, de Jacob Boehme et de Jean de la Croix, publie un recueil de distiques et de quatrains, Le Pèlerin chérubinique, sous le nom d'Angelus Silesius. Une méditation assidue des textes et la fréquentation de contemporains d'une intense spiritualité le portent à sonder les mystères de la religion et de la philosophie, l'être, l'essence, la Déité, le néant, l'abandon. Son écriture, caractéristique de l'âge baroque, lui permet d'atteindre, grâce à la poésie, les limites des orthodoxies et même de la pensée.
    Ces poèmes, défi aux philosophes et aux poètes, ne cesseront d'inspirer des lecteurs assidus : de Leibniz à Schopenhauer, de Heidegger à Roger Munier, de Maurice Blanchot à Lacan et à Derrida, nombreux sont ceux qui liront Le Pèlerin chérubinique. À partir de cette lecture, ils se découvriront eux-mêmes, n'hésitant pas à trouver dans ces vers l'écho rétrospectif de leur modernité.
    À propos d'un vers célèbre de Gertrude Stein, « Rose is a rose is a rose is a rose », et de « La rose sans pourquoi » de Heidegger, Blanchot se souvient du début du distique d'Angelus Silesius :
    « La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit, Elle ne fait pas attention à elle-même, ne demande pas si on la voit. »

  • " Le récit de mon enfance peut se lire comme un témoignage : le destin singulier d'une enfant belge, fille de mère juive, à qui on impose de vivre en Allemagne de 1939 à 1945 sous le IIIe Reich.
    Ce livre raconte aussi l'histoire d'une adolescente aux prises avec ses parents qu'elle juge irresponsables parce qu'ils ont entraîné leur famille dans la gueule du loup.
    J'aurais dû tenir un journal entre treize et dix-neuf ans, pendant ces années de guerre où mon père nous avait emmenés dans l'Allemagne nazie, ma mère, mon frère et moi. Or, dès mai 1940, la Gestapo perquisitionnait nos chambres. Nous étions prévenus : toute trace écrite pouvait nous trahir. Non seulement nous devions nous taire, mais ne rien posséder de suspect.
    Rentrée en France en 1945, les épisodes que je venais de vivre bouillonnaient dans ma tête, j'aurais tant aimé en parler. Personne pour m'écouter, on voulait tourner la page.
    Si j'avais été perspicace, j'aurais prévu qu'un jour une nouvelle génération s'intéresserait à la vie quotidienne pendant la guerre. Je n'ai pas anticipé, je n'ai pas écrit en 1945.
    J'ai donc attendu presque soixante-dix ans avant de livrer mes souvenirs décharnés. "

  • Quoi de plus familier, de plus « naturel », qu'une crèche de Noël ? Chacun le sait : il s'agit d'une représentation de la naissance du Christ.
    Et pourtant, ouvrons les Évangiles : pas de crèche, pas de boeuf et pas d'âne, pas de rois mages, encore moins de « santons ».
    D'où vient alors tout ce monde ? Depuis quand et pourquoi fait-on la crèche ?
    Multipliant les incursions sur tous les territoires du passé, des Évangiles apocryphes à la Naples baroque en passant par les catacombes ou La Légende dorée, l'auteur nous entraîne dans une expédition fascinante à la recherche des origines de la crèche, où, comme dans le wonderland d'Alice, « le bon sens est toujours mauvais conseiller », et où le quotidien se fait étrange, et le banal féérie.
    Comme dans les contes, Maurizio Bettini incite à un décentrement paradoxal où c'est « le chemin le plus long » qui est « la meilleure façon de rentrer chez soi ».

  • Le 13 juillet 1131, le destin de la monarchie capétienne et du royaume de France a pris un tour tragique. Alors qu'il chevauchait avec quelques compagnons dans un faubourg de Paris, le jeune prince Philippe, fils aîné du roi Louis VI le Gros et héritier du trône déjà sacré et couronné, fit une grave chute de cheval et mourut quelques heures plus tard. Le cheval n'est pas en cause dans cet accident. Un autre animal se trouve être responsable de la chute, un animal gyrovague, remplissant en ville un rôle d'éboueur : un vulgaire cochon domestique, que tous les chroniqueurs ont aussitôt qualifié de porcus diabolicus.
    L'étude de cet événement insolite permet de cerner la place et la symbolique du porc dans l'Europe chrétienne de l'époque féodale. Présent sur tous les terroirs, pilier de l'alimentation carnée, vedette des écoles de médecines où l'anatomie humaine s'enseigne en disséquant le cadavre de la truie ou du verrat, le cochon n'en demeure pas moins une bête impure, dotée de tous les vices et symbole d'un grand nombre de péchés (saleté, goinfrerie, luxure, paresse, colère, stupidité). Comme si sa trop grande proximité biologique avec l'être humain, loin de le glorifier, en faisait un repoussoir. De fait, éclaboussée par la mort ignoble de l'un des siens, la dynastie capétienne devra multiplier les actes de « purification » pour retrouver sa dignité et sa légitimité. Il faudra plusieurs décennies pour que la pureté du lis, désormais fleur royale, efface peu à peu la souillure du porcus diabolicus.

  • Vous croyez savoir de qui il s'agit quand on parle des femmes. Erreur : le doute s'est installé depuis que Monique Wittig déclara que « les lesbiennes ne sont pas des femmes ». Avec Judith Butler, la Queer theory regarde la distinction entre homme et femme comme l'expression d'une « binarité artificielle », construite par une « culture hétérosexuelle dominante ». Il n'y a plus de sexes, rien qu'une prolifération de genres (gays, lesbiennes, transsexuels...), flottant au dessus de sexes disparus - à moins qu'ils ne deviennent les produits de techniques biomédicales.

    Ce livre montre les impasses d'un tel discours.

    Sylviane Agacinski rappelle la dissymétrie des corps sexués, c'est à dire vivants, mais enrôlés dans des institutions, une culture et une histoire. Elle décrit les formes spécifiques de la servitude des femmes, qu'elles soient anciennes (la famille), modernes (le marché biologique des cellules et des organes), ou les deux à la fois (la prostitution).

    Pour Sylviane Agacinski, « femme » et « homme » en tant que genres sont des catégories impersonnelles. En tant que personne, « je » ne suis ni un sexe ni un genre. Le sexe est moins un facteur d'identité que d'altérité.

  • Le thrène et un chant funèbre accompagné de danses.
    Te survivre ne va pas de soi.
    Je ne crois à aucune survie hors celle qui est la mienne pour aujourd'hui et qui reprend la peine au réveil.
    Je ne crois à aucun commerce avec les morts hormis celui que j'entretiens avec ton empreinte en moi.
    Je ne crois à aucune vie éternelle, nous ne nous retrouverons jamais nulle part, et c'est précisément ce défoncement du futur qu'aucun travail de deuil ne remblaiera en quoi consiste la tristesse, cette tristesse qui disparaîtra à son tour avec « moi ».
    Il y a un mois mourait ma femme. Je ne peux dire tu mourais, d'un tu affolant, sans destinataire ; et je dis bien « mourait », non pas dépérissait ou lisait ou voyageait ou dormait ou riait, mais « mourait », comme si c'était un verbe, comme s'il y avait un sujet à ce verbe parmi d'autres.
    Le livre sera non paginé parce que chaque page, ou presque, pourrait être la première, ou la nième. Tout recommence à chaque page ; tout finit à chaque page.

    Nouvelle édition revue et augmentée.

  • En ouverture de son livre, Emmanuel Terray nous fait une confidence : « La croyance chrétienne assigne à chacun de nous un ange gardien qui, tout au long de notre vie, nous prodigue assistance et conseil ; pour l'incroyant que je suis, quelques écrivains ont été comme autant d'anges gardiens ».
    Ces Anges gardiens, on pourrait les considérer comme des garde-fous. À la seule condition d'entendre par cette expression, à l'envers du sens commun, la protection de ce qu'il y a en nous de folie, cette folie qui permet d'imaginer, de s'insurger, de rêver et d'agir.
    Emmanuel Terray a choisi de nous montrer comment se fabrique une vie façonnée par des lectures.
    Son point de départ : l'insurrection.
    Insoumis, Terray est toujours un insurgé. C'est aussi ce qui anime chaque page de son livre : un message tonique, voire d'un pessimisme tonique, en ce début de XXIe siècle où tant de discours se complaisent dans la « réaction » plutôt que dans « l'action ».
    Arrivée à ce point, dans ma propre existence, je m'interroge : s'il n'y a pas cet enthousiasme de la jeunesse, de la vie, à quoi bon vivre ? Ce que montre, à sa manière, le livre de Terray, c'est que la vérité de la vie n'est pas dans un quotidien monstrueux et désespérant. C'est dans la solidarité, la fraternité, l'action, et l'enthousiasme qu'on peut arriver à quelque chose. Même si, en fin de compte, on n'obtient pas tout ce à quoi on pourrait aspirer.

  • Comment sortir de la peur de mourir sans tuer ? Voilà l'affaire humaine ! [...] Dieu mort, nous ne pouvons plus mourir de la même façon. Son amour, sa consolation, sa protection, son éternité ne nous soutiennent plus, ne nous sauvent plus. [...]. Comment énoncer la mort de Dieu sans s'entendre murmurer qu'il est encore en vie ? Comment vivre cette solitude mortelle dans la chambre close de l'univers sans se ménager une porte dérobée? Comment vivre cette solitude humaine sans Dieu, l'accepter vraiment, y reconnaître enfin notre condition sans faire appel à de nouveaux "dieux", de nouveaux doubles, de nouvelles étreintes d'éternité ? [...] N'y a-t-il pas une joie humaine, si humaine, à être à plusieurs, à se rencontrer, à échanger, à être en relation, à converser ? N'est-ce pas cette joie qui me fait oublier ma mort et me dit que la vie vaut la peine d'être vécue ? Oui, c'est ce que je sens, je pense, mais soudain ce sentiment, cette pensée s'effondrent.
    Que répondre à la question de Franz Kafka, à la modeste question, si humaine question qu'il nota dans son journal le 19 octobre 1917: "Est-il possible de penser quelque chose d'inconsolable? Ou plutôt quelque chose d'inconsolable sans l'ombre d'une consolation ?". Je ne veux pas ressusciter un Dieu mort ni le recycler en un "Dieu absent", mais descendre en moi-même pour entendre la modeste question de Kafka.

  • Dans ce livre, Vincent Peillon cherche à  comprendre quelle serait la place du spiritualisme philosophique, de Dieu, du divin, du moins de la transcendance dans l'histoire du socialisme et de la laà¯cité. Car, il y a bien un contenu évangélique façonnant la morale laà¯que.Mais qui est donc Ferdinand Buisson (1841-1932) Hors de la légende, absent des photos souvenirs, homme des seconds rôles, il a pourtant façonné l'histoire par son action au ministère de l'éducation nationale de 1879 à  1896, par ses engagements. Rappelons que ce pacifiste, président de la Ligue française des droits de l'homme de 1913 à  1926, a obtenu le Prix Nobel de la paix en 1927.
    Mais surtout, il a pensé comme nul autre avant lui les rapports entre le religieux et la République.De fait, Buisson appartient à  une génération qui veut sauver le sacré, la croyance, l'espoir. Or ce mouvement, par définition religieux, c'est ce que Jaurès appelle le socialisme. Nous nous trouvons, avec Ferdinand Buisson, au coeur de la République. Mais ce coeur nous a été dérobé si longtemps que l'on ressent d'abord un grand dépaysement, un vif étonnement. On a cru que la République était sans profondeur spirituelle, sans à¢me profonde et propre. Peut-être nous sommes-nous trompés...

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